Rang fort : La poésie du bitume et de l’invisible
Avec Rang fort, son premier recueil de poésie publié aux Éditions La Galère, Jeannot Bournival ne se contente pas de changer de médium; il ouvre une fenêtre sur une dimension de notre territoire que l’on oublie trop souvent de regarder. Connu pour sa capacité à sculpter le son et à accompagner les plus grands conteurs, Bournival prouve ici que sa propre voix possède une résonance unique, à la fois brute et d’une infinie tendresse.
Une œuvre de territoire et d’humanité

Le titre lui-même, Rang fort, évoque immédiatement cette dualité entre la structure rigide de l’occupation du sol québécois et la résilience nécessaire pour y habiter. Mais ici, le rang n’est pas seulement géographique; il est social. C’est le lieu de ceux qui se tiennent debout malgré les vents contraires, de ceux dont la vie ne fait pas les manchettes, mais qui constituent pourtant la moelle épinière de nos communautés.
L’œuvre s’inscrit dans un projet multidisciplinaire d’envergure, incluant la série Trottoir et la chanson Ozzy. Cette convergence artistique permet à la poésie de Bournival de ne pas rester confinée entre deux couvertures de livre. Elle circule, elle respire, elle se déploie dans le quotidien. Le recueil devient le pivot central de cette réflexion sur la marginalité et la dignité.
La plume de l’invisible
Bournival écrit avec une économie de mots qui frappe par sa précision. Sa poésie est dite « prolétaire » non pas par manque de raffinement, mais par un refus du superflu. Il va à l’essentiel : l’odeur du bois coupé, la fatigue d’une fin de journée, la solidarité silencieuse des voisins de rang. C’est une écriture qui sent la résine et l’asphalte mouillé, une poésie qui a les mains sales mais le cœur grand ouvert.
L’auteur porte un regard d’une grande lucidité sur la fragilité humaine. Il donne la parole aux invisibles, comme ce Ozzy, figure emblématique de la cabane au bord de la route, qui devient sous la plume de Jeannot une figure quasi mythologique de notre modernité. On y explore le besoin viscéral d’appartenance et la peur de l’effacement.
Pourquoi lire Rang fort?
Lire ce recueil, c’est accepter de ralentir et de prêter l’oreille aux murmures de la province. Ce n’est pas une poésie qui cherche à impressionner par des structures complexes, mais une poésie qui cherche à connecter. Bournival réussit le tour de force de transformer le banal en sacré. Chaque poème agit comme une photographie argentique : un instantané granuleux, authentique, où la lumière finit toujours par trouver une faille pour entrer.
En somme, Rang fort est une célébration de la survie et de la beauté cachée dans les craques du trottoir. C’est un ouvrage essentiel pour quiconque s’intéresse à la manière dont nous habitons nos paysages et nos propres solitudes.



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